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 "La puissance des chimères"

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AuteurMessage
Teddy Gérard



Date d'inscription : 28/07/2016
Age : 46
Localisation : La Réunion

MessageSujet: "La puissance des chimères"   Jeu 28 Juil - 14:37

Bonjour. Je suis un nouveau membre. Mon nom de plume est Teddy Gérard. Je suis Réunionnais et j'ai 45 ans.
Mon premier livre s'intitule "La puissance des chimères". C'est un roman de science-fiction. L'histoire se déroule à l'île de La Réunion. Je précise, car j'estime que c'est important, que la narration est en français et que les dialogues sont en créole réunionnais. Chaque réplique est suivie de la traduction en français (entre parenthèses).
"La puissance des chimères" c'est une aventure fantastique sur une île vraiment magnifique. Peut-on me faire comme critique que l'intrigue est soporifique? À vous de juger. C'est un ebook GRATUIT, téléchargeable sur le net.
Ici, je vous propose l'avant-propos et le premier chapitre.  
En attendant vos avis, je vous souhaite bonne lecture.


 Avant-propos






Salut à toi lecteur, ou lectrice.

À l'heure où j'écris ces quelques mots, je ne sais pas si il y aura une édition papier de ce livre. Papier, écran, peu importe. Tu as ce roman sous les yeux, c'est l'essentiel.
L'écriture est pour moi un hobby. C'est mon premier livre. L'ouvrage d'un prolétaire insulaire, quadragénaire, qui n'a pas fait d'études littéraires. Tu trouveras peut-être ici et là quelques fautes d'orthographe ou de grammaire. Humblement, je les assume.

La narration est en français, pour potentiellement toucher plus de lecteurs. Mais comme l'action se déroule à l'Île de La Réunion, les dialogues entre les personnages créolophones sont en créole. Logique. Non ?
Tu ne connais pas cette langue, ou peut-être que tu as des difficultés à lire le créole réunionnais. Don't panik. La traduction de chaque réplique est juste en dessous, entre parenthèses.
Na pluzier grafi pou ékrir kréol réyoné. Mé pou l'instan, na pwin vréman d'grafi ofisièl. Mi ékri le bann mo konm désertin i pronons. Tou sinpleman.
(Il y a plusieurs graphies pour écrire le créole réunionnais. Mais pour l'instant, il n'y a pas vraiment de graphie officielle. J'écris les mots comme certains les prononcent. Tout simplement.)

Pas de notes en bas de page, pas de glossaire, pas de citations... Pas de public cible. Ce livre est une fiction. Je la vois comme une bouteille à la mer. Une bouteille qui contient un cocktail vaporeux de réalités et d'illusions…

Bonne lecture.
































Chapitre 1 / Un crépuscule flamboyant






Une légère brise d'alizé soufflait, faisant danser les arbustes plantés dans l'asphalte. La température ambiante était agréable. Le soleil rougissait les quelques nuages qui traînaient çà et là. Le ciel était radieux en cette fin d'après-midi de septembre.
En sortant de l'Heurodistri, Julie marchait relativement vite. Elle poussait un chariot à moitié rempli. Il contenait des provisions pour quelques jours, pour elle et sa fille. Julie était grande, mince, habillée d'un jean et d'une tunique rouge en jersey. Sur l'encolure et les manches courtes de sa tunique, on pouvait voir des motifs épurés, à la limite entre l'abstrait et le figuratif.
Léa, sa fille, marchait à côté d'elle. Elle était âgée de sept ans. Sa peau cuivrée, ses cheveux frisés, ainsi que ses yeux verts, faisaient qu'elle ressemblait beaucoup à sa mère. Elle était habillée d'un pantalon rouge et d'un tee-shirt rose fushia. Sur le coton rose on pouvait voir le vol d'un papillon doré, figé dans le temps. Des lettres fines et scintillantes formaient une phrase légère : « Vole, virevolte petit papillon ». La fillette serrait contre sa poitrine une petite poupée noire en vinyle, habillée en princesse.

Léa l'avait tenue ainsi dans les rayons du supermarché, pendant que sa mère était occupée à remplir le chariot. De temps à autre, elle l'avait rapprochée de son visage pour lui dire des choses en secret. Des choses qui ne concernaient pas les autres. Surtout pas les adultes. Des choses qui se rapportaient à son monde. Son monde de rêve qui l'attendait dans sa chambre, avec ses poupées et leurs tenues, ses princesses et leurs diadèmes. Dans son monde, à l'instar de Lora l'exploratrice, elle était Léa au Pays des Contes de Fées.

Dans l'après midi, sa marraine, Mélanie, était venue la chercher à l'école. Léa avait attendu dans la cour en compagnie de ses deux cousins, Lucas et Théo. Comme d'habitude, la mère des deux garçons était arrivée devant le portail un peu avant la sonnerie libératrice.
Mélanie avait un visage au sourire facile. Elle approchait la quarantaine. C'était une belle femme au teint mat, aux formes généreuses. Des pommettes rondes, des yeux marrons, des cheveux mi-longs frisés n'ayant besoin d'aucun artifice pour avoir du volume. Elle s'habillait rarement de façon féminine. Au quotidien, même pour sortir de chez elle, sa tenue vestimentaire était le cadet de ses soucis. Et elle ne tenait absolument pas compte des remarques sporadiques de ses sœurs cadettes à ce sujet. Le maquillage et les bijoux n'aidaient à accentuer sa beauté naturelle qu'en de rares occasions.
Ce jour là, Mélanie portait des savates, un jean délavé, et un tee-shirt vert « la diagonale des fous » datant de plusieurs années.
Dans la voiture, la petite écolière avait chanté une nouvelle chanson apprise le jour même. Lucas, huit ans, avait quant à lui chahuté son petit frère. Le pantalon du petit Théo, cinq ans, était mouillé avec de l'eau. Son grand frère prétendait, avec malice, que ce n'était pas de l'eau mais de l'urine. Et il répétait en rigolant : « Bébé Cadum, bébé Cadum… ». Théo, agacé, blessé dans son amour propre, avait commencé à pleurer. Mélanie avait dû mettre un terme à ce petit jeu, amusant pour l'un, cruel pour l'autre.

Léa avait passé le reste de l'après-midi chez « marraine Mélanie ». La fillette avait fait des dessins, mangé un goûter et regardé des dessins animés dans le salon avec ses cousins.
Quand Marine était rentrée du collège, son sac à dos noir sur l'épaule gauche, elle avait fait la bise à Léa. Comme d'habitude, en souriant mais sans dire un mot.
La jeune adolescente de douze ans était le plus souvent effacée. Introvertie, elle parlait généralement peu, même dans le cadre familial. Elle passait pour fille timide, alors qu'elle ne l'était pas.
Julie était arrivée vers dix-sept heures. Elle avait accepté le café proposé par sa sœur aînée. Tout en le buvant, elle avait parlé à Mélanie de sa journée de travail. Cela faisait une semaine déjà que sa collègue était en arrêt maladie. Répondre au téléphone, accueillir les clients, les conseiller, demander des simulations, éditer des attestations d'assurance. Une journée qui avait été particulièrement harassante, même pour un vendredi.

Sur ce parking de supermarché, Julie éprouvait une joie anticipée à l'idée de rentrer enfin chez elle. Une sentiment teinté de fatigue. Elle n'aspirait qu'à une chose : rentrer et s'affaler sur le canapé, la tête dans le moelleux d'un oreiller. Il ne lui restait qu'une chose à faire. Passer prendre la pizza qu'elle avait commandée. Une soirée télé, la douceur du canapé. La chaleur d'un foyer, Léa à ses côtés.
Alors que Julie et Léa arrivaient à proximité de la voiture, une 206 blanche, un homme s'approcha. Il était crasseux. Des savates, un bas de jogging bleu, un tee-shirt avec quelques accrocs, une vieille veste en jean. Pas de cheveux blancs dans sa tignasse ébouriffée. Il devait avoir moins de quarante ans. La crasse témoignait du fait qu'il devait porter ces vêtements depuis plusieurs jours, et plusieurs nuits. Il s'était avancé les yeux baissés. Il tendit la main droite en direction de Julie, en regardant de manière furtive celle qui pouvait lui donner une pièce, passer son chemin ou alerter un vigile pour le faire chasser hors du parking. Un arrêté anti-mendicité avait été pris pour la ville de Saint-Denis, quelques mois auparavant. Il ne concernait, pour l'instant, que les abords des grandes surfaces. Julie avait ouvert son sac à main. Elle lui tendit une pièce d'un eurodollar. Un merci presque silencieux s'échappa des lèvres du mendiant. Puis il s'éloigna en boitillant.

Sa mère ayant ouvert la voiture, Léa entra et s'installa dans son rehausseur. Elle avait mis elle-même sa ceinture en disant : « La ceinture de sécurité, il faut toujours la boucler. ».
En entendant ces mots Julie avait souri. Lora et Babouchka donnaient de bons conseils. Mais Julie savait que la prudence parfois ne suffit pas face au hasard… ou à la destinée. Frédéric, le père de Léa, avait été tué dans un accident de la route. L'autre chauffeur avait trop bu, roulait trop vite, et s'était déporté sur la gauche. Choc frontal. Frédéric avait été au mauvais endroit au mauvais moment... À l'époque Léa avait tout juste deux ans.
Julie avait beaucoup pleuré. Surtout la première année. Le soutien de ses sœurs et celui de la famille de Frédéric l'avaient aidée à surmonter cette épreuve. Bien sûr, la vie continuait. Elle était jeune et belle. Elle avait fait la connaissance d'autres hommes. Aucun n'avait su réveiller en elle l'envie d'aimer à nouveau.
Et puis, elle avait rencontré Olivier. Cela faisait un peu plus de deux ans qu'ils se connaissaient. Il disait l'aimer. Et d'une certaine façon, Julie l'aimait aussi. Mais elle n'arrivait pas à vraiment tourner la page. Malgré les nombreuses sollicitations d'Olivier, elle refusait toujours la vie commune. Les ombres du passé l'empêchaient d'aller de l'avant. Il lui arrivait de revoir Frédéric en rêve.
Certains sentiments résistent plus que d'autres. Certains souvenirs restent douloureux quoi que l'on fasse. Julie fit un effort pour endiguer sa tristesse, tout en mettant les quatre sacs de marchandises dans le coffre de la 206. Elle savait que se remémorer ce drame pouvait faire venir des larmes. Au moment où Julie s'installa au volant, sa fille lui demanda : « Moman, nou pe alé la kaz tati Sophie? ». (« Maman, on peut aller chez tatie Sophie? ».)

Sophie, la dernière des trois sœurs de la fratrie, habitait le Village de l'Éperon, à une trentaine de kilomètres. Certains week-ends, ou pendant les vacances scolaires, Léa faisait des petits séjours chez elle. Optimiste, Léa se réjouissait déjà de pouvoir passer la nuit chez sa tante et la journée de samedi à jouer avec sa cousine. Anaïs avait neuf ans. Et les deux fillettes s'entendaient à merveille. Léa imaginait déjà leur sortie à la plage. Il était rare que tatie Sophie refuse de les y emmener.

– Non Léa, lé tar la é mwin lé fatigé. Petèt nou va alé la kaz tati Sophie demin. Mi téléfone aèl taler. Dakor ?
(– Non Léa, il est tard et je suis fatiguée. Peut-être qu'on ira chez tatie Sophie demain. Je lui téléphone tout à l'heure. D'accord ?)
Léa la réponn – Dakor…
(– D'accord…, répondit Léa.)
Elle avait traîné sur la dernière syllabe, puis maugréé. Le ton de sa voix exprimant une certaine déception.
Julie enleva ses escarpins avant de démarrer la voiture. Elle préférait conduire pieds nus. Le trajet vers Bellevue, dans les hauts de la Bretagne, allait prendre une bonne vingtaine de minutes.
Sans se séparer de sa petite poupée noire, Léa avait déjà pris sur le siège arrière de quoi s'amuser. Un petit dragon de couleur rouge que lui avait offert son cousin Dylan deux semaines auparavant. Le temps avait fait que Dylan, l'aîné des enfants de Mélanie, était trop grand pour jouer avec ce genre de figurine. Léa l'avait rapidement intégré à son monde de chimère.

Julie mit la radio sur la fréquence de Radio Kréol. Cette radio à forte audience donnait la parole aux auditeurs de façon quasiment continue. Les annonces des auditeurs pour essayer de retrouver leur voiture en cas de vol. Les objets perdus, les objets trouvés. Les discussions sur des sujets divers et variés. Et aussi, quand il se passait quelque chose de grave, l'information en direct. Ce qui intéressait Julie en cette fin de journée c'était les radioguidages. Elle voulait éviter un éventuel contretemps. Elle n'avait qu'une envie, rentrer au plus vite.

Après avoir quitté le parking de l'Heurodistri, la 206 traversa le pont de la Ravine du Chaudron. Elle devait ensuite longer la ravine, pour arriver à un rond-point et prendre la direction de La Bretagne. Environ quatre cents mètres, quasiment en ligne droite. Julie aurait dû mettre moins d'une minute pour parcourir cette distance. Mais ce soir là, les choses prirent un tournant inattendu.
En sens inverse, une voiture, une moto de grosse cylindrée, suivie d'une autre voiture. Julie accélérait en seconde pour passer la troisième quand elle entendit Léa l'interpeller sur un ton un peu bizarre.
– Moman… in dragon.
(– Maman… un dragon.)
– Léa, mi giny pa tourn dèrièr pou rogard out dragon. Ou koné byin kan Moman i kondui…
(– Léa, je ne peux pas me retourner pour regarder ton dragon. Tu sais bien que quand Maman conduit…)
Elle n'eût pas le temps de finir sa phrase. Léa lui coupa la parole, en hurlant de toutes ses forces.
– Moman in dragon !
(– Maman un dragon !)
Un bref coup d'œil dans le rétroviseur intérieur, une camionnette arrivait, mais à bonne distance. Julie mit ses feux de détresse, freina et s'arrêta. Elle se retourna. Elle s'apprêtait à demander à Léa pourquoi elle avait hurlé ainsi. Mais ce qui s'offrait à ses yeux dépassait toutes les réponses qu'aurait pu formuler la fillette. Elle vit sa fille comme elle ne l'avait jamais vue. Léa était transie de peur. Les yeux écarquillés, la bouche entrouverte, elle semblait tétanisée. Elle essayait de parler mais n'y arrivait pas. Elle tremblait comme une feuille. Des larmes roulaient dans ses yeux. Elle tendait les mains en direction de sa mère, dans une supplique pour qu'elle la prenne dans ses bras.

La camionnette freina et s'immobilisa à quelques centimètres de la 206. Un autre bruit de crissement de pneus se fit entendre. Julie porta son regard vers l'avant. La première voiture, une Scénic bleue, venait de piler, tout en faisant une embardée. Elle s'immobilisa en travers de la route, à cheval sur les deux voies. Le pilote de la moto n'eut pas le temps de réagir. Il percuta de plein fouet le flanc de la Scénic. Le bruit sec de l'impact figea le cœur de Julie. Comme si le temps ralentissait, elle vit le pilote être projeté à une bonne hauteur, passer au dessus de la voiture bleue. Il vint ensuite s'écraser contre le bitume, dans un bruit sourd. L'homme gisait au milieu de la voie de gauche, à proximité de la 206. La moto tomba lourdement au sol. Dans le même temps, la seconde voiture, une Golf blanche, avait freiné brusquement. Par terre, le motard resta immobile.

Un grognement effroyable se fit alors entendre, sans aucune mesure avec le bruit de l'accident. On aurait dit qu'une dizaine de lions s'étaient mis à rugir de concert. À l'arrière, Léa mit ses petites mains sur ses oreilles et baissa la tête. Julie eut mal aux oreilles. Le bruit assourdissant ne dura que quelques secondes, puis s'arrêta.
Léa se détacha. La sécurité était représentée à ce moment là par des bras protecteurs, et non par une ceinture. Bondissant au dessus du frein à main et du levier de vitesse, elle se précipita pour venir se blottir dans les bras de sa mère. Elle pleurait.
– Moman, Moman…
(– Maman, Maman…)
– Pler pa, Moman lé la ma chéri.
(– Ne pleure pas, Maman est là ma chérie.)
Tournant rapidement la tête de droite à gauche, Julie essayait de voir ce qui avait poussé ce cri horrible. Elle était aussi terrorisée que Léa. Mais c'était elle l'adulte. Celle qui devait prendre la décision. Et si possible la bonne. Sa voiture était coincée entre la camionnette et la voiture accidentée. Et Julie ne pouvait pas faire demi-tour sans passer sur le corps du motard. Peut-être mort. Peut-être seulement blessé. La fuite à bord de la 206 était à exclure. Elle regarda furtivement vers le motard. Il saignait abondamment. Silencieusement.
Plusieurs voitures s'étaient arrêtées derrière la camionnette. Dans l'autre sens de circulation, à une bonne dizaine de mètres de la Golf, une première voiture s'arrêta, puis une deuxième.

Le chauffeur de la Scénic, un homme aux cheveux blancs, regardait vers le ciel à travers son pare-brise. Il fixait quelque chose qui se trouvait à l'aplomb de la voiture de Julie. Contrairement à elle, lui pouvait voir ce qui avait poussé cet effroyable cri. Les occupants de la Golf, un jeune couple, probablement tétanisés par la peur, n'avaient pas bougé. Le vieil homme ouvrit la portière, et se hâta de sortir. Il fit deux ou trois pas, puis s'arrêta en portant sa main droite au niveau de sa poitrine. Il vacilla et dut s'appuyer contre le capot de sa voiture. Il regardait toujours vers le ciel.

Julie avait pris son sac à main et entrouvert la portière. Indécise. Depuis l'accident, les petits arbustes qui bordaient la route s'étaient mis à se balancer de façon frénétique. Elle décida de ne pas sortir, ou du moins pas tout de suite. Elle serra plus fort Léa, qui pleurait toujours, blottie dans ses bras. Elle l'embrassa furtivement sur le front, en fermant les yeux. Elle releva la tête. La bête était là, dans son champs de vision. Léa avait fermé les yeux, et c'était tant mieux.
En une seconde Julie imprima cette image dans son esprit. Les ailes déployées étaient larges et immenses. Plus d'une vingtaine de mètres d'envergure. Le corps de l'animal ressemblait à celui d'un long crocodile couvert d'écailles noires et luisantes, aux reflets bleutés. La queue, qui pouvait faire penser à un serpent, mesurait plusieurs mètres. Deux pattes munies de griffes acérées. Un long cou puissant. Sur la tête, de longues épines pointues. Des « bras » longs et fins étaient prolongés par des doigts minces et démesurés. Des ailes géantes de chauve-souris. Julie avait les yeux écarquillés, l'esprit figé par la peur. Elle avait devant les yeux… un dragon.
Il battait des ailes vigoureusement. Les quelques secondes qu'il mit à se poser au bord de la route avaient duré une éternité. Le souffle avait refermé la portière de la 206. Julie était terrifiée. Son cœur battait à tout rompre. Elle se disait que ça ne pouvait pas être réel...

À l'extérieur, le vieil homme terrifié avait fait péniblement quelques pas. D'autres voitures freinaient, s'arrêtaient, s'agglutinant sur les deux voies de circulation. Le conducteur de la Golf se décida enfin à passer la marche arrière. L'énorme dragon ouvrit grand la gueule. Julie vit des dents blanches acérées de plusieurs centimètres et des canines comme des poignards. C'était réel, et il fallait bouger. Maintenant. Elles sortirent en un éclair. Julie, pieds nus, prit Léa dans ses bras pour aller plus vite. La fillette avait toujours les yeux fermés.

Au même instant le monstre poussa le même cri effroyable qu'il avait poussé quelques secondes auparavant. Mais cette fois-ci, le bruit infernal fut accompagné d'un jet de flammes d'un dizaine de mètres. Le feu embrasa instantanément la Golf, le couple, la Scénic, le vieil homme, le motard blessé et l'avant de la 206. Des cris se firent entendre. Des cris horribles. Les hurlements de douleur des occupants de la Golf se mêlaient à ceux du vieil homme transformé en torche humaine. Il continua désespérément à avancer en titubant, en hurlant. Il finit par s'effondrer, face contre terre, à quelques mètres du motard. Son corps fut encore agité de quelques soubresauts. Puis il s'immobilisa. Sur le bitume partiellement enflammé, les deux corps étaient la proie des flammes.

La chaleur était infernale. Le chauffeur de la camionnette avait détalé à toutes jambes. Affolés, les gens pris dans l'embouteillage sortaient des voitures pour se sauver. Pieds nus, Julie courait aussi vite qu'elle pouvait, craignant que le dragon ne crache à nouveau l'enfer. Léa ouvrit les yeux, vit le dragon et les referma aussitôt. Elle s'agrippait à sa mère de toutes ses forces. Julie ne se retourna pas pour voir le reste de la scène. Elle en avait assez vu. En serrant toujours très fort sa fille, elle se précipita loin des flammes, loin de la bête, loin du cauchemar.

Elle entendit bientôt une explosion. Elle ne se retourna pas. Une autre explosion. Elle continua à courir. Elle arriva à hauteur d'un homme qui avait sorti son caméscope pour filmer la scène. Il n'était absolument pas préoccupé par le sort de cette inconnue aux pieds nus, portant dans ses bras une fillette apeurée. L'individu ne les avait sans doute même pas vues, obnubilé par ce qu'il filmait.
Julie avait ralenti sa course, fatiguée, les pieds endoloris. Elle fit quelques pas en marchant, puis déposa Léa, qui sanglotait toujours. La jeune femme se retourna. L'endroit où elles se trouvaient quelques instants auparavant était devenu un impressionnant brasier. Sa voiture brûlait. Plusieurs véhicules étaient dévorés par le feu. Pourtant les dizaines de personnes sorties de leurs voitures avaient la tête levée, les yeux tournés vers le ciel. Julie regarda furtivement dans la direction où l'homme pointait sa caméra. Elle vit trois dragons s'éloigner. Ils s'éloignaient. Ils s'éloignaient, c'était tout ce qu'elle voulait savoir.

L'homme au caméscope avait commencé à filmer quand le dragon avait craché les flammes. On voyait ensuite le monstre battre des ailes pour décoller. Prenant de l'altitude, il rejoignait ses deux congénères, qui l'attendaient dans le ciel en tournoyant. Le petit film montrait aussi les trois dragons qui allaient en direction du sud, dans un vol gracieux. Ils survolaient les remparts de la Rivière des Pluies, pour disparaître ensuite dans les nuages qui voilaient le Piton des Neiges.
Des témoins de la scène d'horreur qui venait de se dérouler avaient attendu les forces de l'ordre et les journalistes pour témoigner. Julie ne se sentait pas le courage de revivre ces moments éprouvants. Elle n'aspirait qu'à une chose, fuir ces visions d'horreur.

– Moman… Moman, ousa i lé nout loto ?
(– Maman… Maman, où elle est notre voiture ?)
La voix de Léa sanglotait de peur.
– Nou na pu d'loto… mé pa bezwin ou pler. Mwin va demann marraine Mélanie nir shèrsh anou.
(– On n'a plus de voiture… mais c'est pas la peine de pleurer. Je vais demander à marraine Mélanie de venir nous chercher.)
– Moman… mwin la per… mwin la per le dragon.
(– Maman… j'ai peur… j'ai peur du dragon.)
– Mi koné Léa. Mé lé fini. Lé fini. Li la fine alé. Li lé lwin la.
(– Je sais Léa. Mais c'est fini. C'est fini. Il est parti. Il est loin maintenant.)

Julie voulait se persuader qu'elles étaient maintenant en sécurité, mais les images imprégnées dans son esprit étaient trop récentes. Elle s'accroupit, serra Léa dans ses bras, réfrénant ses propres larmes. Elle voulait rassurer sa fille, mais elle n'arrivait pas à se rassurer elle-même. Elle prit son portable dans son sac à main. Elle appela Mélanie. Après deux sonneries la voix de Mélanie se fit entendre.
– Allo, Julie ?
Julie s'adressa à sa sœur avec une voix qui trahissait son désarroi.
– Wi Mélanie, sé Julie sa. Vyin shèrsh anou. Nou la été ataké par… par in dragon.
(– Oui Mélanie, c'est Julie. Viens nous chercher. Nous avons été attaqués par… par un dragon.)
Des larmes lui montèrent aux yeux. Mais elle se reprit. Il fallait être forte. Pour Léa.
– I parl de sa su Radio Kréol ! Mon Die, lé inkrwayab.
(– On parle de ça sur Radio Kréol ! Mon Dieu, c'est incroyable.)
– Vyin vit. Dépèsh aou siouplé. Nou atann aou… akoté le Park dé Èkspozision.
(– Viens vite. Dépêche-toi s'il te plaît. On t'attend… près du Parc des Expositions.)
– Zot lé pa blésé ? Hin ?
(– Vous n'êtes pas blessés ? Hein ?)
– Non. Mé mon loto la brulé. Mélanie, fé vit siouplé.
(– Non. Mais ma voiture a brûlé. Mélanie, fais vite s'il te plaît.)
– Mi ariv. Mi ariv tout suit.
(– J'arrive. J'arrive tout de suite.)

L'attente dura une vingtaine de minutes. Mélanie, qui habitait aussi à Bellevue, avait fait aussi vite qu'elle avait pu. Pour Julie ce fut un soulagement de la voir arriver.
Elle était accompagnée de Dylan. Il sortit le premier. Il avait les traits d'un adolescent mais la carrure d'un homme. Des cheveux frisés coupés courts, une peau dorée. Son débardeur laissait apparaître un tatouage tribal sur son épaule gauche. Il regardait de temps en temps vers le ciel, comme il l'avait fait tout le long du trajet, avec la crainte de voir surgir un monstre cracheur de feu. Il avait entendu dire sur Radio Kréol qu'on avait aperçu les trois dragons au dessus du Cirque de Salazie. Mais il restait sur ses gardes. Il était méfiant, par nature.

Julie croisa le regard de sa sœur, qui lui fit un sourire. Mélanie lui avait naturellement tendu les bras. L'étreinte de soutien qui suivit déclenchèrent des larmes chez Julie. Léa n'avait pas lâché la main de sa mère.
– Ça va ?, lui demanda Mélanie.
Julie soupira longuement et hocha la tête. Des questions brûlaient les lèvres de Dylan.
– Marinn, ou la vu le bann dragon ? Té gro koman ?
(– Marraine, tu as vu les dragons ? Ils étaient gros comment ?)
Julie s'apprêtait à répondre, mais elle vit des larmes qui coulaient à présent sur les joues de Mélanie. Elle avait compris à l'expression de son visage qu'il se passait autre chose. Elle lui lança un regard interrogateur.
– Julie... sé Anaïs. Sophie la trouv aèl san konésans dan sa chanm. El i vyin jus d'apèl amwin. La Anaïs lé o z'urjans lopital Saint-Paul.
(– Julie... c'est Anaïs. Sophie l'a trouvée inconsciente dans sa chambre. Elle vient juste de m'appeler. En ce moment Anaïs est aux urgences, à l'hôpital de Saint-Paul.)
– Kosa la ariv aèl don ? Kosa Sophie la di aou ?
(– Qu'est-ce qui lui est arrivé ? Qu'est-ce que Sophie t'a dit ?)
– El i pleré. El la di èl mèm èl i koné pa koué la ariv Anaïs. El i dwa rapèl amwin taler, kan èl sra fine fèr l'admision.
(– Elle pleurait. Elle a dit qu'elle ne sait pas ce qui est arrivé à Anaïs. Elle doit me rappeler tout à l'heure, quand elle aura fait l'admission.)

Dylan n'avait toujours pas de réponse à sa question. Il se tourna vers sa petite cousine.
– Di amwin Léa, ou la vu le bann dragon ou ?
(– Dis-moi Léa, tu les a vus les dragons toi ?)
La fillette baissa les yeux, sans répondre. Julie posa sa main sur l'épaule de son filleul, et lui parla d'une voix rapide et ferme.
– Oté Dylan, la vréman ou dékone ou la ! Fo pa parl aèl de sa. El i vyinn jus arèt pleré. Oté ou lé gran, ou devré konprann. Non ?
(– Dylan, là vraiment tu déconnes ! Il ne faut pas lui parler de ça. Elle vient juste d'arrêter de pleurer. T'es assez grand pour comprendre ça. Non ?)


Mais la curiosité de Dylan avait amené Julie à se poser une question. Une chose à laquelle elle n'avait pas pensé jusqu'à présent. Trop absorbée qu'elle était par l'intensité des événements. Le rehausseur de Léa était à l'arrière, à la place centrale. La moins exposée en cas d'accident. Quand sa fille avait hurlé, la bête devait être à plusieurs mètres au dessus de la voiture. Mais alors... comment Léa avait-elle pu voir le dragon ?
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extialis
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MessageSujet: Re: "La puissance des chimères"   Jeu 28 Juil - 18:36

bonjour Teddy. Ecoute lire tant noir sur marron, ça abime mes yeux déjà fatigués, alors j'ai téléchargé l'ebook. je le mettrai sur ma liseuse ce week et quand je l'aurai lu, je te mettrai un avis. merci pour ta patience.
Smile

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le tome un sur numériklivres :gahila
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"La puissance des chimères"
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