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 Départ vers l'au-delà

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Jafou

Jafou

Date d'inscription : 01/06/2011
Age : 89
Localisation : Aquitaine

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MessageSujet: Départ vers l'au-delà   Départ vers l'au-delà EmptyLun 25 Jan - 18:41

DÉPART VERS L'AU-DELA

C'était un vieil homme ; très vieux, trop vieux !
Avec un soupçon de condescendance indulgente, ses amis lui affirmaient toujours qu'il n'était en fait pas si âgé que cela et qu'en outre tant du point de vue physique qu'au plan cérébral il était rudement bien conservé... Conservé, tout un programme de mise en réserve pour éviter les dépréciations inhérentes à la vie .
Vrai : il fonctionnait bien, se faisait gaillardement ses quatre kilomètres de marche quotidienne, remorquant (ou remorqué par) son chien aussi âgé que lui. Il tenait tête en conversant à tout un tas de blancs-becs et... Sans vouloir aller dans le sordide ou l'intime, ses entrailles, sa vessie assuraient leur boulot sans jamais récriminer malgré, parfois, l'attaque sournoise de ces microscopiques et agressives bestioles échappées d'une faune intestinale sereine pour agacer sa prostate ! Le moteur ? OK, pas fameux mais pourtant meilleur que celui d'une voiture de vingt ans affichant cinq cent mille kilomètres. Pendant le même temps son moteur personnel avait aspiré et pulsé plus ou moins  trois milliards et trois cent soixante-quatre millions de litres de sang ! La libido ? Du passé ; souriant !
Son médecin, un vieux copain, lui avait dit, des années durant, qu'il trouvait qu'il allait bien. Puis un jour, confronté à quelques vérités médicales obscures, il avait modifié sa formule et déclaré qu'il lui semblait aller "pas mal" ! Entre les deux propos se situait tout un no man's land thérapeutique qui selon l'approche qu'on en avait pouvait revêtir des dimensions colossales.
Il était mort plusieurs fois. Chaque fois, trop souvent, qu'il s'était trouvé confronté avec le décès de proches qu'il aimait, son deuil avait pris l'aspect d'une petite mort... Des enfants, des petit-enfants, son épouse, des amis : la vie a des moments impitoyables qui vous laissent exsangue, démunis de larmes, perdu de voix.
L'on contait, mezzo voce, qu'à l'occasion d'une maladie banale "justifiant" une hospitalisation il avait manqué "s'en aller" à trois reprises... S'en aller, où donc ? La réponse était plurielle. Tous les hommes, animaux considérés comme munis d'une intelligence supérieure les plaçant au sommet de l'échelle de la chaîne évolutive avaient sur ce sujet des idées différentes, divergentes, opposées, voire saugrenues...
Pour certains, formatés par l'histoire, conditionnés par des clercs "assermentés", il n'y avait que Dieu qui d'un Olympe imprécis mais lointain veillait sur "sa" créature et l'accueillait quand la chair putride se séparait de l'âme immortelle jadis jaillie de son divin souffle.
Pour d'autres, un dieu, des dieux différents mais toujours revêtus de la pourpre de l'immensité et de la toute puissance leur tendaient différemment les bras selon qu'ils étaient morts guerriers ou d'une maladie honteuse, accident de circulation, crach d'avion, naufrage...
D'autres encore faisaient dans le sarcasme, la suffisance, l'incrédulité, la libre pensée, ce qui ne les exemptait pas d'avoir une intense peur, inavouée, face à cet inconnu insondable : un passage vers ailleurs...
Lui, avait depuis longtemps secoué toutes ces séquelles éducatives reçues à l'orée de sa vie et considérait qu'un départ vers l'au-delà n'était, à tout prendre, qu'un bref instant désagréable à vivre une ultime fois. Mais qu'était l'au-delà ?
Il se voyait assez mal quittant cette vie ridicule et minimale pour se retrouver à jouer de la lyre dans le concert des anges en contemplant avec humilité le dieu barbu et dictatorial de la Bible, aux yeux de foudre, vitrifiant d'un regard, Sodome, Gomorrhe et autres ville d'Ys... Zeus, Jupiter, Poséidon, Yawhé, Allah, Vishnu, même combat, mêmes fantasmes !
Il pensait, comme Dieu, jadis, pour une fois intelligent, l'avait déclaré que l'au-delà d'où tout venait, où tout retournait n'était qu'un conglomérat de poussières, molécules et atomes entrainés dans un perpétuel recyclage, comme l'avait également énoncé monsieur de Lavoisier...
Il avait décidé depuis belle lurette, afin d'apporter sa contribution à la chose, que sans recourir au bûcher rituel de Kâli il se ferait proprement incinérer, le moment venu, facilitant ainsi son retour au magma initial.
Cependant, il rêvait parfois d'une métempsycose poétique conduisant de ses cendres aux racines d'une herbe tendre et juteuse, appréciée d'un agneau dont le gigot ferait les délices d'une jolie blonde à moins que ce ne soit vers celles d'un châtaignier dont la même blonde partagerait les fruits grillés avec un cochon gras à déguster plus tard ! !
Certains encore, voyaient en l'au-delà un monde parallèle et semblable où tout était paradoxalement différent. Il s'agissait de savants fous ; des physiciens adeptes du quantique et de la pluralité des mondes et pourquoi pas du voyage temporel avec vortex de liaison...
-----------------

Le vieillard n'était point de ces anciens usés, enfouis sous la couette dès dix-sept heures sonnées et relevés à six en peine de savoir quoi faire de leurs pieds et mains si mutilés et inutiles désormais. Il rêvassait devant un petit feu dans l'âtre qui brûlait plus de bottes de genêts et d'ajoncs épineux que de vrai bois. Il lui sembla soudain, dans la nuit silencieuse et épaisse entendre un grincement, le bruit étouffé d'un sabot... Et l'on frappa à l'huis... C'était minuit sonné, l'heure de tous les crimes du polar classique.
Il racla ses sabots aux lentiers de fonte et s'en alla décrouiller ses verrous.

  • " Tiens donc, salut l'Ankou, te voilà bien tardif à cette heure "
  • " Salut l'homme ; pour moi, il n'y a jamais d'heure. Je suis juste venu te dire que les temps sont venus et qu'il t'y faut préparer d'urgence ; Elle n'aime pas attendre..."

Le vieil homme se mit à rire -"Elle vient quand elle veut et courtoisement je la recevrai sans crainte. Que me peut-elle faire ? M'emmener ? Eh bien, nous irons tourner la java ensemble ! Cependant, pourquoi donc ne vient-elle pas porter son message elle-même ; qu'on fasse connaissance.Nous avons tellement de temps à passer ensemble : l'éternité !
On dit toujours : ce monde de larmes et de misère ; alors le quitter n'est pas triste. Mais il y a aussi des rires, des joies, des bonheurs. Tu ne peux pas les gommer. J'ai aimé intensément une adolescente, une jeune fille, une jeune femme, une femme, une femme âgée, une femme malade, une vieille femme ; je pleure une morte. Tu n'y peux rien ! Tu peux pointer ton doigt sur moi pour que la faux de ta maitresse vienne me décoller ; cela m'effacera mais le reste subsistera dans la mémoire collective des autres. Tu auras, elle aura perdu son temps.
Lorsque tu m'a dit : "les temps sont venus", j'ai repensé à un vieux roman de ma jeunesse qui frisa le prix Goncourt : Un homme, un Touareg du nom de Cegeir ben Cheik y était venu dire à un bel officier des forces sahariennes, le capitaine Morange, que "les temps étaient venus" et qu'il lui fallait rejoindre Antinéa la princesse du Hoggar pour qui il se consumait d'une mortelle passion. La comparaison s'arrête ici car lui n'était pas comme toi un rebut de déchetterie ; c'était un guerrier, un noble chef de grande tente qui n'aurait jamais consenti à échanger son méhari contre ton affreuse haridelle qui moins que toi encore n'a de peau sur l'os.
Plus tard, des psychanalystes se sont penchés sur ce roman où ils voyaient symboliquement une allusion à l'appel mystique du désert qu'on ne fréquente pas longuement sans en être marqué à jamais. Bof, je crois qu'il a brodé un exotique éternel féminin en forme de mante religieuse qui jouit de son mâle tout en le dévorant...
Bien, maintenant que tu as fait ton boulot, trêve de digressions retires-toi loin de ma demeure car je le dis sans ambages : tu pues. Et écoute mon conseil : graisse donc un peu les ais de ta charrette pour ne pas éveiller tout le bourg en passant, la ferraille du bandage de tes roues fait déjà bien assez de bruit. Au village d'à côté, tu le sais forcement, Il y a une vieille qui est décédée il y a deux jours ; deux cent soixante livres, elle pesait ; ta patronne ne l'a pas déjà toute dévorée ; demande lui un peu de graisse !
------------------

Quand vint la nuit suivante, le vieil homme s'octroyât une bonne bolée d'un cidre gourmand puis tard plongea dans son empilement de couettes de plumes et s'endormit avec un soupir d'heureuse satisfaction.
Quand revint minuit, silencieusement la porte d'entrée qu'un étonnant miracle avait décrouillée, s'ouvrit lentement. Elle était là, toute noire ensevelie dans une robe sans forme qui cachait ses vieux os décharnés. Au-dessus de sa tête brillait la longue lame courbe fichée au bout d'un manche de bois lustré par les millénaires. Elle s'approchait lentement et deux étoiles brillaient dans ses orbites, vrillées sur son propre regard. Il lui fit un sourire et dans un sifflement sec la lame s'éleva et s'abattit...
Tout fut noir un instant. Puis l'évidence s'imposât : il pensait ! La mort n'était donc qu'un changement d'état ; obscur. Il allait bientôt se trouver aux confins de ce fameux tunnel lumineux dont parlaient tous ceux qui avaient approché tout près, si près. Déjà il pensait entendre le cliquetis des clés du trousseau pendu à la ceinture de Simon Pierre l'Iscariote, sicaire à tout faire, zélote sanguinaire et frère du chef divin, cerbère de l'au-delà... Puis il sombra.
Quand il ouvrit les yeux, la porte était clavée comme à l'accoutumé, le chas des persiennes modulait des lames de lumière sur le parquet. Assis sur son grand coussin dans le fauteuil de rotin, Méphysto, son chat persan braquait sur lui la double amande verte de son regard, supputant la tasse de lait tiède du petit déjeuner à venir.
Il bascula les jambes et se stabilisa un instant. Son cœur battait un peu vite, un peu fort, avec des hésitations, des ralentissements insensibles ; de l'arythmie quoi. Salut toi, lança-t-il au félin bleu puis à pas mesurés, bien au chaud dans ses charentaises, il fila vers les toilettes en grommelant : "Eh bien, on dirait qu'elle a loupé son coup... Maladroite, incapable !".  Faust, le Setter se gratta l'arrière d'une oreille avec inquiétude !
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extialis
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extialis

Date d'inscription : 31/05/2011
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MessageSujet: Re: Départ vers l'au-delà   Départ vers l'au-delà EmptyDim 31 Jan - 17:57

Smile sympa, merci
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