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 l'après décès

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Jafou

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Date d'inscription : 01/06/2011
Age : 87
Localisation : Aquitaine

MessageSujet: l'après décès   Lun 17 Nov - 16:15

1 Chuchotements au Garde-meubles
Chuchotements au Garde-meuble...

Victorine d’Augeville, âgée de quatre-vingt-quatorze ans, était décédée sans laisser de regrets derrière elle. Vieille fille acariâtre, méchante, venimeuse et pour tout dire horriblement bête, elle avait passé sa vie de hobereau normand a faire le mal à l'entoure d’elle avec une volupté avouée, médisant de tous, méprisant chacun et malmenant avec alacrité et une joie perverse les braves gens qui la servaient.
Les admonestations mesurées (car par mesure de sécurité, elle donnait à ses œuvres !) de Monsieur le Curé n’y changeaient rien ; elle n’avait cure des bonnes paroles.
Prédisposée dés sa jeunesse à être peu avenante ; élevée sans tendresse par un père militaire austère très jugulaire-jugulaire qui la trouvait laide et sotte et que tourmentait un ulcère redondant de l’estomac et par une mère si insignifiante qu’elle paraissait frivole, elle n’avait pas supporté de voir s’enfuir au fil des ans le peu de beauté qu’elle avait et de se dessécher sans qu’aucun homme, jamais, eut l’idée de consommer ce peu là.
Le jour de sa mort elle avait trouvé la force de tancer vertement la servante qu’elle employait, son gardien-jardinier-chauffeur de mari, l’infirmière qui venait présider à sa toilette, et le médecin venu constater qu’il ne pouvait plus rien pour elle.
Satisfaite, elle s’était éteinte un filet de fiel en bouche !
A défaut de regrets, Victorine laissait un patrimoine : un manoir cauchois aux colombages élégants articulant des murs en appareil géométrique de briques et de pierres de silex en lignes alternées si caractéristiques de la région. L’ensemble trônait au centre d’un parc boisé égaillé de quelques pelouses et massifs d’hortensias, rhododendrons et autres fleurs vivaces, mal entretenu car l’intéressée bien qu’aisée ajoutait à sa méchanceté caractérielle une pingrerie qui eut ravi Molière !
Elle avait des rentes, des fonds d’état, de l’argent qui dormait en banque, inutile, pour le plus grand bonheur du banquier, un stock conséquent de lingots et de jolis bijoux venus d’une aïeule dispendieuse. Elle possédait de beaux meubles qui l’intéressaient peu.
Pour recueillir ces trésors, elle n’avait pour héritiers que des cousins éloignés et l’État !
Les cousins ne valaient pas mieux qu’elle, étaient d’une noblesse aussi fausse et tout aussi prétentieux et antipathiques. Une fois l’an ils lui adressaient une carte de vœux insipide, juste pour s’assurer qu’elle était bien en vie et qu’il n’y avait pas lieu d’alerter le notaire familial.
De toute façon, je ne vous parle d’eux que pour la cohérence de mon récit ; ils ne nous intéressent aucunement !
L’État, c’est l’État. Il n’y a rien à en dire si ce n’est que dés qu’il renifle une possibilité d’actionner sa pompe à finances, il accourt, branche et aspire !
La part lui revenant dans la succession était évidemment écrasante et royale ; les cousins recevant les miettes (de grosses miettes !), et l’administration des Domaines mit en vente tout ce qui pouvait l’être.
°°°°°°°°°°°°
Le Manoir eut vite acquéreur ; bien situé, élégant, restaurable sans de trop gros frais, il était gratifiant pour ses nouveaux propriétaires retirés du négoce des matériaux de construction, et leur procurait une assise sociale de bon aloi.
Les valeurs et espèces furent répartis par le notaire sous l’œil vigilant des divers ayant-droits. Quant aux meubles et “objets meublants” de Victorine, ils connurent le sort qui attend tout meuble un jour ou l’autre, ils prirent le chemin de la plus proche salle des ventes.

°°°°°°°°°°°°°°°
Toute la journée, il y eut un remue-ménage d’enfer. Manutentionnaires, porte-faix, magasiniers entassèrent dans la resserre, Garde-Meubles du Commissaire-priseur les témoins de la terne et maussade existence de Victorine d’Augeville...
°°°°°°°°°°°°°°°
Quand vint la nuit, le calme était revenu et la poussière retombait !
La lune dispensait dans la resserre une chiche et blafarde lumière qui profilait la silhouette des objets entassés. D’étroites travées permettaient entre cet amoncellement hétéroclite une circulation malaisée qui exigeait prudence et circonspection.
Quand la cloche de l’église voisine pointa minuit, il y eut un craquement puissant, affirmé et seigneurial et une voix autoritaire bien que feutrée demanda :
-  Où sommes nous... Y-a-t-il quelqu’un ici ?”
La réponse vint d’une autre voix qui sentait l’acide prussique d’un merisier sauvage quoique marqueté.
-  Est-ce toi, l’Armoire ?”
Dressée sur ses talons Louis XV l’autre confirma aussitôt sa présence rassurante, supputant que son interlocuteur était le Lit de Victorine.
 - Excusez moi”, dit une voix d’aggloméré vulgaire : 
 - Je crois comprendre que vous êtes le groupe d’amis nouvellement arrivé ; je suis la Bibliothèque au fond, à droite ; vous êtes dans le Garde-Meubles de la Salle des ventes”
- Lorsqu’on a fermé les volets de la maison en même temps que les yeux de mademoiselle Victorine, j’ai tout de suite su qu’il se passait quelque chose de terrible. Quant à  être Amis, c’est beaucoup dire”. Dit l’Armoire avec dédain : 
- Nous cohabitions au service d’une même personne qui vient de nous abandonner !”
- Je ne m’en plaindrait pas”, dit le Matelas du Lit : - Elle s’oubliait toutes les nuits et il me faudra des semaines pour sécher ; je resterai sûrement marqué d’une grande tache indélébile !”
- Tais-toi”. Dit le Lit : 
- Je ne t’ai pas autorisé à t’exprimer ! Ces subordonnés, toujours à vouloir se faire remarquer. De toutes façons, si tes taches sont trop visibles, personne ne voudra de toi et tu seras brûlé, petit !”
- Que deviendrais-je si l’on brûle mon matelas ?” Questionna le Sommier.
- Silence”. Dit le Lit : - Tes ressorts sont tellement affaissés que tu ne pourrais même pas servir de trempolino à des enfants turbulents ; tu n’as pas la parole.
Il régnait dans le garde-meubles une odeur âcre de poussière vieillie, de moisissure diffuse, de cire desséchée, de vieux, de triste, de désolé...
La journée avait été exténuante, avec ces allées et venues, ces démontages et remontages, ce dépaysement.
Il y eut encore quelques mots marmonnés et incompréhensibles et le silence tomba.
Ce fut la première nuit...
°°°°°°°°°°°°°°°°
-  Etes-vous réveillés ?”
Dit une voix caverneuse. C’était la table de nuit dont la porte était restée ouverte laissant deviner la panse rebondie d’un pot en faïence.
- Bien sûr”, dit le Lit : “avec tous ces agités que j’héberge, cela fait des années que je vis d’insomnies.”
La voix grave de l’Armoire fit observer que si le Sommier grinçait moins tout le monde y trouverait son compte.
- Eh”, dit le Lit : 
 Mes seconds et moi-même n’avons pas toujours abrité le sommeil de Demoiselle Victorine. Si nous grinçons c’est parce qu’on nous a fait beaucoup travailler par le passé.
Le Grand-père de Mademoiselle que j’ai eu l’honneur de servir était un gaillard joyeux et bon vivant qui pesait son quintal et nous le prouvait chaque nuit quand l’envie le prenait d’honorer Madame son épouse qui n’était pas non plus de petit poids ; on grincerait à moins !
Cependant, je ne me plains pas, c’étaient des gens de bonne compagnie qui avaient le cœur à l’ouvrage et ne se mignardaient pas comme des maigrelets. Ils avaient le coup de rein puissant et réjouissant, le plaisir bruyant et allègre et savaient reprendre plusieurs fois de chaque plat !”
- Qui parle de plat ?”
Dit la voix glissante de la Table de monastère : 
- Il s’en est tant promené sur mes nappes que je suis imprégnée à vie du fumet de leurs sauces. Allez, j’en connais des recettes, si cela vous intéresse toutefois !”
- Ce ne sont pas ces plats-là qu’évoque le Lit”
Dit en riant la Table de nuit.
Le Lit reprit :
- Outre le Grand-père de Victorine, j’en ai reçu d’autres entre mes bois : ses parents, bien sûr, mais aussi, avant qu’elle ne décide de s’installer dans notre chambre, des visiteurs de passage que nous réceptionnions.
Il y a très longtemps, un neveu qui est mort depuis belle lurette venait passer une semaine par-ci par-là.”
L’Armoire dit :
- Il ne valait pas grand chose, il ne venait que pour extorquer un peu d’argent à la patronne dans le but de se payer quelques filles légères dont il faisait grande consommation !”
- C’est vrai”, dit un Porte-revue en faux acajou :  
- J’ai souvenir de lui. Il me remplissait de revues égrillardes pleines de demoiselles dévêtues, pulpeuses et impudiques ; mais assez jolies, je dois dire !”
- Celles qu’il pouvait s’acheter n’étaient pas de ce genre”. Ricana le Lit : 
- Il lui est arrivé d’en coucher sur mon matelas quand Victorine s’absentait. C’était plutôt le genre “grandes rosses d’abattage” dures et pressées qui faisaient semblant de, et ne s’intéressaient qu’à son maigre portefeuille.
Ce ne sont pas ces créatures-là qui risquaient de m’infliger des déformations et des douleurs dans mes mortaises !”
Il y eut un silence souligné par quelques craquements gémissants.
Le temps qui jusque là avait été à l’humide, virait sec et les assemblages se plaignaient.
Dans le fond, sur gauche, il y avait un joli Lit de ligne Louis XV en bois de rose bellement travaillé avec chevet et bas de lit matelassés en soie sauvage. Il s’accolait à une bonnetière hautaine, rigide, en merisier massif qu’il avait longuement fréquentée.
Il profita du silence qui s’était installé pour prendre la parole :
- Vous ne semblez pas avoir eu la vie drôle chaque jour, les Nouveaux. Je dois dire, quant à moi, que j’ai eu commerce avec des gens charmants, aimables et beaux qui m’ont beaucoup appris sur l’art des amours raffinés, leurs arpèges, variations et improvisations diverses.
J’ai eu une Maîtresse blonde et soyeuse qui sentait bon grâce aux bains parfumés qu’elle prenait chaque jour, avait grand souci de son apparence, de son élégance et hors de moi était aussi la maîtresse d’un grand dragon plein de fougue et de feu mais aussi d’inventions délicates. Hélas, elle m’a vendu, désespérée, quand il est parti guerroyer dans les Afrique lointaines.
Tout le bonheur qu’ils se sont donné ces deux-là, j’en ai pris un peu ma part, et de balancements en chaloupages mœlleux j’en ai encore les pores de mon bois qui frémissent !”
- C’est vrai”, dit la Bonnetière : -Qu’elle était élégante, la mâtine. Si vous aviez vu mes rayons et mon tiroir. Des dentelles, de la broderie anglaise, des petites choses arachnéennes, des soies noires transparentes, des satins vert Nil, des petites culottes brodées à son monogramme, des balconnets en demi-coque pigeonnante, des bas et des collants de soie, des chemisiers griffés de nom célèbres ; tout cela repassé, empesé, rangé avec un soin extrême et parsemé de petits sachets de fleurs de lavande séchées. J’en respire encore le suave et enivrant parfum !”
Le Pot grogna. A force d’en entendre, le pauvre ne savait plus parler qu’à l’aide de borborygmes !
- Jolie blonde, refoulé boutonneux, dragon d’assaut, grand-père ardent où vieille rance et desséchée, vous me la baillez belle ; où diable voyez-vous tant de différences. De mon point de vue (il avait un gros œil vert à longs cils peint sur ses fonds !), toutes les femmes se ressemblent, tous les hommes sont identiques et je ne leur voit vraiment aucune beauté !”
Les deux Lits déclarèrent qu’il n’était évidemment pas des mieux placés pour une vision objective de l’humanité !
Lui rétorqua qu’au contraire, faisant foin de tous les critères qui habituellement jugent le beau et le bon pour n’aller qu’à l’essentiel des choses, lui seul pouvait être réellement objectif.
La conversation virait au philosophique !
Une chaise Louis Xlll dont l’âge attestait l’expérience, guindée sur ses pieds torsadés, ses traverses en os de mouton et sa tapisserie au petit point dit avec un soupçon de préciosité : 
- Et que faites vous de la poésie ? Moi j’ai si souvent fait salon avec des gens bien assis sur mes sœurs et sur moi, disant tant de choses belles et intéressantes que je demeure convaincue de m’être enrichie tout en m’usant. 
Ils écoutent de la musique avec des transes qui leur secouent le fondement ; les hommes disent aux femmes des choses exquises (pas tellement à leurs épouses, j’en conviens), qui leur rosissent délicatement les joues.”
- (“Et les rendent humides de partout”). Marmonna le Lit de Victorine !
- Les jeunes filles pour s’asseoir, soulèvent délicatement leur jupe et me révèlent des secrets parfois étonnants. Je dois dire que ce contact constant avec ce qu’elles ont de plus intime et de plus doux fini par m’émouvoir infiniment.
Dans mes rêves les plus fous, quand le vent du Sud me dessèche les membrures me privant un peu de raison, je voudrais être un humain mâle pour profiter de leur... Politesse abandonnée !..”
-  Moi j’insiste, tout cela c’est du verbiage”, dit le Pot !
- Voila le Pot qui va encore nous raconter des histoires sordides de fesses”, gourmanda l’Armoire.
De toutes façons, il est temps de faire silence, car la lune s’est éclipsée et les hommes de main ne vont plus tarder à nous venir faire toilette pour nous exhiber sous notre meilleur jour”.
Elle ajouta, perfide :
- Quoi que pour le Pot, le Matelas taché et le Sommier avachi, c’est sans espoirs !
Dormons un peu.
Ce fut la seconde nuit !

°°°°°°°°°°°°°°°
- Moi, je trouve qu’il n’était pas mal, le neveu de Madame”, avança l’Oreiller du Lit, quand la lune fut revenue.
- Je n’aimais pas trop, je l’avoue, la gomina un peu grasse dont il s’enduisait les cheveux ; elle était parfumée à la fougère mâle et m’entêtait les plumes. Cependant il avait de bons côtés et dans ses moments de solitude m’étreignait avec une passion désespérée qui ne me laissait pas insensible ! 
Les créatures qu’il me confiait, s’enfonçaient en moi pour mieux résister à ses furieux efforts. C’était une preuve de confiance et j’avais pitié de lui et de ses tentatives maladroites pour se croire heureux un moment.
- C’est bien vrai”, dit le Lit. Il n’était guère doué pour le déduit ! Nous aurions pu lui en apprendre énormément.
Je comprenais, à leurs conversations hachées, que ne lui cédaient, de guerre lasse, que celles qui étaient excédées d’attendre sous la pluie le client miracle”.
- C’est pour cela, pardi, qu’elles avaient toujours les cheveux mouillés”. 
Dit l’Oreiller !
Une voix de rogomme sortit soudain du fond de l’Armoire pour déclarer :
- Croyez-moi des flaques d’eau et des caniveaux débordants, il en a arpenté quelques un au cours de sa vie.”
- Qui êtes-vous” ?
Dit l’Armoire en grinçant de toutes ses chevilles. - Il semble que vous occupiez mes bas-fonds !” Elle gémit avec colère : - Ne suis-je plus qu’un squat ?”
Rauque la voix répondit s’excusant : 
- Je n’aurais jamais osé une pareille offense, mais je suis la paire de chaussures qu’il portait avant d’aller mourir je ne sais où et avec je ne sais quels souliers aux pieds. Il m’a abandonnée entre vos estimables montants, percée et décousue après m’avoir noyé des années durant dans tous les ruisseaux de la ville ; j’en ai attrapé cette mâle mort qui me casse la voix ! Sans ses pieds, je ne puis m’extraire d’où je suis !”
- Dire” explosa l’Armoire, - que j’ai servi d’abri sans le savoir pendant des années à cette épave pitoyable délaissée par un neveu vicieux et impudique. Décidément les humains ne ménagent guère nos sensibilités. Votre cuir défraîchi et mouillé a dû tacher mon bois !”
- Je ne sais pas l’Armoire, votre ventre est si sombre que tel Jonas dans sa baleine je n’y puis rien voir.”
- Qui est Jonas”, demanda le Pot dont la culture était de courte vue !
- “Quelqu’un d’avant qu’on vous invente”, dit avec dédain le Lit Louis XV.
- Comment faisait-on ?”, s’enquit le Pot
- On allait dans les sous bois, aux feuillées et on utilisait comme le fit Gargantua, des oisons bien duveteux plutôt que cet horrible papier journal à l’encre humide qu’employait votre maîtresse”. Dit la Bibliothèque qui était vulgaire, mais avait quelques lettres !
- Qui était Gargantua ?”, questionna derechef le Pot.
- Laissez tomber”, dit l’Armoire.
- Attention, j’entend des voix » dit un vieux cornet acoustique modèle “guerre de sécession” , oublié sur une étagère.
- Silence”, gronda l’Armoire
Ce fut la troisième nuit !
°°°°°°°°°°°°°°
La lune était parvenue à son plein répandant dans la resserre une lumière laiteuse qui invitait au dialogue.
L’Armoire secoua sa corniche :
“Il parait”, dit-elle, - je l’ai entendu dire hier par une dame qui me caressait la moulure, qu’il y aura grande vente en fin de semaine. Pourvu, si je suis achetée, qu’au moins ce soit par une dame qui sache m’apprécier. Mais qui lui dira mon histoire ?”
- Vous avez une histoire”, dit le Pot.
- Contez-nous cela, ma chère”, dit le Lit Louis XV.
- Certainement, certainement.” Minauda l’Armoire.
- Et bien, il y a grand temps, l’aïeul de Madame Victorine n’était pas encore né, mais déjà, cependant, sa mère venait d’accoucher d’une fille fripée comme une rainette du Mans tapée, séchée. C’est bien toi, le Lit qui a reçu ses couches ?”
Certes”, dit le Lit, - c’est le privilège de mon grand âge d’avoir ouï le vagissement de bien des nouveau-nés et recueilli le dernier soupir des trépassés de la famille.
Je l’ai mise au monde, cette petite qui n’était pas si chiffonnée que cela ; on t’a conté des histoires. Elle était rose et blonde comme au printemps les fleurs de pommier de nos  vergers.
La gamine était grosse et la mère a crié à m’en boucher les pores et elle m’a transpercé le matelas.
Au reste, au cours de ma vie, des matelas solides en bonne laine cardée et crin de cheval neuf, j’en ai consommé cinq d’une autre qualité que cette serpillière tachée qui me sert actuellement !”
- Mais...” 
Dit le Matelas, outré !
- Silence”, cria l’Armoire - je parle !
- Donc, c’était bien avant que Monsieur Otto von Bismarck fasse déferler ses uhlans sur la France.”
-  Qui était Uhlan ?”, s’inquiéta le Pot.
-  Silence”, crièrent tous les autres.
- Le père de l’enfant frisait la moustache qui lui grignotait toute la lèvre supérieure tant son contentement était visible d’un si bel et gros enfant que lui faisait sa fidèle et consciencieuse épouse.
Il décida (c’était alors la coutume chez les hobereaux normands), d’honorer cette naissance. Il bu un grand verre de calvados, suivi d’un café arrosé et d’un second verre d’alcool !
Ainsi lesté, il s’arma de sa plus belle et coupante hache et descendit dans son plus vieux verger. Là, il sélectionna d’un œil expert le pommier le plus fin de bois qu’il trouva, haut de pied, volumineux et sans nœuds et le tomba au sol ; il y mit la demi-journée. 
Il commanda le scieur de long du village qui vint débiter la grume, l’empila en plot protégé d’un prélart goudronné pour le sécher en avivé.
Et le bois resta là des années en lisière du verger, brunissant sur le plat et la tranche... Quand la petite fit communion, le Père s’en alla quérir un menuisier dont il savait la belle ouvrage et lui commanda de tailler les pièces d’une grande armoire de pays dans le style normand du Roi Louis XV... (Il me semblait bien que nous étions parents, coupa l’autre Lit) et de les garder sécher dans l’atelier. 
Puis la gamine eut les vingt et un ans de sa majorité. Elle fut autorisée à fréquenter  (sous surveillance, pensez !) un beau gars du pays sur qui on savait ce qu’il fallait  et dont la famille avait du bien, des vaches, des terres, des vergers, des chevaux, qui devint son promis. 
Un jour que les valets avaient fini de rentrer les betteraves, les familles topèrent sur la date d’épousailles.
Alors le Père alla trouver un sculpteur qui avait renom et lui commanda la décoration, moulures, fleurs, blason de l’armoire que le menuisier assembla.
Au jour des noces, il me mit (car c’était moi) dans la chambre nuptiale de sa fille, bien garnie des linges les plus fins : des draps de lin des Flandres, des nappes de coton damassées et leurs vingt-quatre serviettes ; des linges de toilette et de cuisine ; des mouchoirs de fil  et de batiste, des châles et des bonnets brodés et toutes les lingeries intimes, jupons, caracos, pantalons d’été et d’hiver, chemises de jour et de nuit avec leur bonnet tuyauté, camisoles, rubans et dentelles. Tout ce qui était nécessaire à l’existence d’une dame de qualité !
Dans mes tiroirs on trouvait des bas fins pour les cérémonies et la messe du Dimanche, d’autres en coton rayé rouge et blanc et d’autres encore en laine pour les froidures d’hiver. Il y avait un vrai nécessaire de toilette avec des ciseaux, des flacons de sent-bon, des brosses en soie douce à monture d’écaille et un miroir encadré d’ivoire.
Sur ma plus haute planche il y avait une somptueuse courte-pointe en satin cramoisi  gansée d’or et galonnée de pompons grenats, à ne pas oser mettre sur un lit tellement elle était belle !
 J’étais enduite d’une cire d’abeille odorante, parfumée à la lavande et à la menthe dans tous mes intérieurs ; De la moulure en filet de mes sabots contournés jusqu’à la frise de ma corniche, je resplendissait, polie et brillante, fière de mon contenu et de servir pareille maîtresse...
C’est ainsi que depuis ma naissance j’ai vécu dans le Manoir d’Augeville jusqu’à ce jour d’où l’on m’en chasse ignominieusement. Je ne suis plus qu’une marchandise d’occasion ; j’ai honte !”
- Tu as pris des coups au fil des ans”, dit le Lit, son aîné.
- Mais je suis belle encore”, répondit-elle, superbe.
- Chut, on vient” dit le Cornet qu’on avait désigné comme sentinelle.
Ce fut la quatrième nuit !

°°°°°°°°°°°°°
Blafarde, la lune apparut quand sonnait la demi de vingt-trois heures ; il y eut quelques chuchotements dans le garde-meuble puis une voix s’affermit.
- De fait, si l’on y réfléchit bien, chacun de nous a une histoire”, dit le Lit.
- Déjà mon collègue du fond nous a parlé avec tendresse de sa blonde amie et du Dragon qui l’aimait. Moi j’ai évoqué avec l’Armoire la naissance de sa première Maîtresse, mais mon plus beau souvenir, bien triste hélas, c’est celui de la fin de la Maman de Mademoiselle Victorine.
Ce fut terrible, la pauvre avait soixante douze ans, (ce qui à l’époque était un grand âge) et s’en allait de partout.
Elle ne me quittait plus et malgré mes efforts de douceur, se couvrait d'escarres que le foie ne cicatrisait plus. Ses intestins ne charriaient plus que des liquides, ses orifices ne fermaient plus, sa vessie se congestionnait et ses pauvres poumons cherchaient partout un air qui se raréfiait chaque jour ; quant au cœur, il renonçait à battre une fois sur trois.
On lui faisait toilette trois fois le jour ; la nuit on la garnissait de tous les linges possibles.
Le plastique n’était pas inventé et je souffrais autant qu’elle de cette ingratitude de ses viscères qui lui refusaient leur service.
Nous sentions mauvais elle et moi en dépit des herbes et de l’encens que faisait brûler sœur Ermeline, des Ursulines proches, qui venait l’assister.
Monsieur le Curé lui portait Jésus chaque matin pour la maintenir en état de sainteté et lui vantait les grands mérites de la vie qu’elle allait connaître auprès du Bon Dieu”.
- Qui est Jésus ?” s’enquit le Pot.
- Silence” crièrent-ils tous.
- Elle souffrait énormément, sauf de la tête qui était vive, intacte et pleine de mépris pour ce corps rebelle à ses devoirs. Elle s’adossait à de gros oreillers qu’on lui avait confectionnés et lisait la Vie des Saints en présence de sœur Ermeline qui en était toute édifiée !
Sitôt celle-ci partie elle renonçait, non sans malice, à sa pieuse lecture et se plongeait dans celle du dernier roman arrivé chez le libraire.
Elle dirigeait sa maison et son domaine d’une voix sans appel et nul n’aurait songé à lui manquer !
Quand la douleur était trop forte, elle m’étreignait le longeron, semblant puiser dans ma force ligneuse un secours invisible.
Elle est partie sans bruit avec une grande dignité, laissant un domaine en ordre, une rente à l’église, une autre aux Ursulines et des legs à tous ses gens.
On l’a trouvée au petit matin bien au centre de mes bois, les mains croisées sur la poitrine,  tenant son chapelet de première communion (car elle aimait les symboles), et le visage détendu.
Aux pires moments de sa souffrance je l’ai toujours vue sereine, imposant le respect et même souriante. Sauf peut-être quand elle entendait la voix de Mademoiselle Victorine, (qui ne lui faisait guère visite) gourmandant le personnel !
Je suis seul à savoir qu’en exhalant son ultime soupir elle a murmuré : “enfin !” 
Après son départ, j’ai connu une longue traversée du désert ; puis l’on m’a enfin doté d’un matelas nouveau, l’autre ayant suivi ma maîtresse dans la tombe. Je me suis mis alors à accueillir les hôtes en visite.
- A entendre ton récit”, dit gravement l’Armoire, - il est certain que Dieu l’a reçue avec bienveillance !”
- Qui est Dieu” s’informa le Pot !
La réponse demandait réflexion.
Un Prie-Dieu second empire en ébène, aux montants torsadés et au velours gravé vert profond, qui jusqu’alors s’était tu prit la parole d’une voix onctueuse et murmurante :
- Je pense avoir quelques lumières sur la question car toutes les femmes de la maison que j’ai servies utilisaient ma médiation pour s’adresser à Lui.
Je Le vois comme une sorte de super-homme sans pieds, sans tête, rayonnant d’une intelligence énorme (un peu confuse, parfois). Il est immortel, divisé en trois et règne sur le monde. Il est bon, recommande l’amour à chacun mais ne se mêle pas des petites affaires des gens !
Contrairement aux humains qui font des enfants, Il est son propre Fils avec qui il partage son Esprit (c’est un peu obscur, même pour moi, comprenez-vous ?).
La partie Fils a cependant une mère (et un père putatif !), que les humains vénèrent et qui l’a mis au monde avec l’aide d’un certain Gabriel ! Je vous dis ce que j’ai entendu.
Voyez-vous, le Lit, les femmes telles que votre sœur Ermeline épousent le Fils dont elles n’ont pas d’enfant mais qu’elles servent toute leur vie dans des maisons appelées “cloître” (une sorte de harem) “
- Serait-il musulman” s’interrogea la Bibliothèque qui avait abrité le Coran !
- Quand les humains meurent, s’ils se sont bien conduits, Dieu les ressuscite en bon état et les installe dans une résidence nommée “Paradis” où ils sont heureux et bien portants jusqu’à la fin de l’éternité !.. (Cela aussi me parait obscur !).
- Il y a au bout de la ville un bistrot appelé “Paradis” ; j’y ai servi . C’est très mal fréquenté”.
Dit un vieux banc laissé pour compte !
Il y eut un silence étonné.
Le prie-Dieu poursuivit : 
- Si les humains se sont mal comportés, il y a une sorte de CRS au service de Dieu, mais qui le déteste, qui s’occupe d’eux et les conduit dans une autre résidence nommée “l’Envers” où il règne une chaleur terrible car tout y brûle. Cependant, c’est très étonnant, on ne meurt jamais de ces brûlures-là !
Beaucoup de jeunes demoiselles se sont  agenouillées sur moi pour demander pardon à Dieu d’avoir fait avec des garçons des choses agréables mais défendues ! Dès qu’elles se pensent pardonnées elles courent vite recommencer, comptant sur moi pour intercéder en leur faveur !
Les vieilles femmes comme mademoiselle Victorine, (surtout elle) m’utilisent aussi, mais en général c’est pour dénoncer à Dieu les plus noirs péchés de leurs voisines !
- C’est compliqué”, dit le Pot !
- Cela demande un peu de culture et quelques connaissances”, dit la Bibliothèque.
- De la culture en pot”, gloussa l’Armoire qui savait être facétieuse !
- Est-ce suffisant se demanda le prie-Dieu qui cultivait le goût des Mystères !
Le Lit qui avait tant fréquenté la naissance et la mort, s’interrogea tout haut :
- Dieu et les humains, c’est bien joli. Qu’en est-il de nous ? Nous sommes du règne végétal donc vivants. Dieu a-t-il souci de nous et d’une vie éternelle qui nous dédommagerait de tout notre vécu ?”
Le prie-Dieu avait ouï parlé d’un certain François, d’Assise en Italie qui affirmait que tous les animaux du Loup à l’Araignée étaient ses frères en Dieu, venaient d’ “Eden” et retourneraient au “Paradis !
- Pourquoi pas nous ?”, dirent-ils tous.
Le prie-Dieu, en défaut, hésitait ; cela dépassait son savoir :
- Ce sont les arbres dont nous sommes issus qui vivaient avant nous. Déjà nous sommes leur mort ! Si nous devons ressusciter, après je ne sais quelles épreuves, cela ne peut être que sous notre forme première ; en arbres !”
- Charmant”, susurra son velours !
- Ce ne sera pas commode”, dit la Bibliothèque qui était en Aggloméré vulgaire !
Un silence pesant, un silence pensant s’installa dans le Garde-Meubles...
- Qui veut parler ?”, dit l’Armoire qu’ennuyaient les concepts métaphysiques !
Ce fut une voix fêlée qui s’éleva : 
- Vous ne m’avez certainement jamais remarquée car personne ne me voit ; je ne suis que le reflet des autres.
J’étais sur la cheminée de la chambre et je vous réfléchissait presque tous ainsi que les humains que vous fréquentiez ; on m’appelle “la Glace”. 
Tous passent leur temps à se camper face à moi pour me faire dire ce qu’ils rêvent d’entendre ; qu’ils sont beaux, jeunes élégants, séduisants. Que leurs cheveux sont merveilleusement coiffés, leurs joues bien rasées, leurs seins, leurs fesses et le reste, fermes, droits, minces appétissants ! Ils font en me regardant pour avoir mon opinion des effets de chapeaux, de jupes, de robes, de drapés. Ils se sourient en me souriant !
Ils se complaisent dans le reflet de leur perfection ; ils attendent de moi que je gomme leurs défauts, leurs cheveux perdus, leurs seins effondrés, leur cellulite et tous leurs tissus adipeux.
Personne ne me voit, tout le monde m’emploie !”
- C’est un travail sérieux”, dit l’Armoire.
- A quoi sert quelque chose qu’on ne voit pas ?” s’inquiéta le Pot
- A penser” ironisa le Lit Louis XV.
- Je n’ai rien compris”, dit le Pot
- C’est une question d’œil” dit l’Armoire
- J’en ai un, mais je ne saisi toujours pas ce que vous voulez dire”, rétorqua le Pot
- Que vous êtes un sot”, pouffa la Bonnetière !
Le Pot éructa des bruits incompréhensibles...- “Alerte”, cria le Cornet.
Un épais silence empli de réflexions sur le devenir des êtres s’empara du Garde-Meubles, la lune faiblissait.
Ce fut la cinquième nuit !

°°°°°°°°°°°°°°°
Au retour de la lueur laiteuse et nocturne la conversation reprit suivant un rituel maintenant bien établi.
- On nous a tous époussetés, aujourd’hui, m’a-t-il semblé”. 
Dit le Lit quand sonnèrent douze coups à l’église proche.
- Il parait que la vente est pour demain. Peut-être serons nous séparés à jamais”.
Déclara le Pot qui s’était creusé l’entendement. Caustique l’Armoire affirma que ce ne serait pas un drame !
- J’aimais bien ces entretiens”.
Dit le Lit Louis XV.
- On apprenait des choses, on confrontait nos expériences...”
La Bibliothèque qui avait porté sur ses rayons des romans américains déclara :
- Que ceux qui ont quelque chose à dire parlent maintenant ou qu’ils se taisent à jamais” !
Fluette, une voix s’éleva :
- Je suis la Bergère en osier où séait le Père de Mademoiselle Victorine le soir, au retour de chasse, quand ses  bottes et ses bas puaient autant que son gibier ; Dieu, qu’il puait !
Je puis confirmer ce que disait le Lit ; il était gros et lourd et en prenant de l’âge son siège s’arrondissait de jours en jours. Je suis une bonne servante ; je m’efforçait de contenir ses débordements en m’élargissant des bras, en détendant mes tresses. Mais c’était à refaire chaque jour. 
Jusqu’à son trépas, j’ai redouté que ne survienne le moment où il ne parviendrait pas à s’extraire de mes bras m’obligeant à me lever avec lui ! Cela m’a gâché bien des soirées.
Cependant, il me faut dire que par ailleurs il était fort avenant et de bonne compagnie ; aimable avec son épouse, cette sainte femme qui lui devait longuement survivre dont le Lit nous a conté la fin exemplaire.
Il avait une désagréable manie, deux à vrai dire : il raclait ses bottes crottées contre mes jambes puis tapotait les cendres chaudes de sa pipe sur mon bras droit. Mais il me soulevait avec soin pour me déplacer sans jamais me racler les pieds sur le sol, me reposait sans me cogner ni m’ébranler et veillait à toujours me tenir près du feu ; c’est prévenant !
Il ronflait dans mes bras, après souper, d’un ronflement de bon vivant sanguin, aimant le bien boire, bien manger, bien aimer...”
- Il  s’en est allé d’une attaque” dit le Lit qui l’avait assisté à cet instant solennel !
Il y eut à ce moment un chapelet de rires aigrelets qui sentaient l’inquiet !
- Qu’allons nous devenir, si l’on vend l’Armoire sans nous ?”
- Qui parle ?”, dit l’armoire sur ses gardes.
- Nous sommes ce qui reste du linge dont tu vantais la beauté et qui t’accompagnait lors de ta prise de fonction. Nous avons vieilli et un peu jauni mais sommes encore solides et bien empesés, faisons effet !
 Évidemment, bien de nos sœurs ont disparu, usées, déchirées, démodées, jetées ; il ne reste que des draps, des nappes, des serviettes, mais nous sommes certaines après un siècle et demi de travail d’être inusables...”
- Trop lourdes, trop démodées, trop vieilles mes pauvres”, dit la Bonnetière ; 
- les humains, aujourd’hui, veulent de la fibre synthétique, du Tergal®, du polyester, du “lycra”®, du coton traité à la rigueur. Mais du pur fil, du métis lourd, du damassé ? Au musée tout cela !
- C’est quoi le polyester ?”, demanda le pot !
- C’est la matière dont on fait les pots aujourd’hui”, dit méchamment l’Armoire !
- Avec des yeux”, demanda-til, plein d’espoir !
- Sans yeux et sans anses”, répondit, impitoyable l’Armoire.
- Pas pratique et pas gai”, dit le Pot.
Pour une fois, il avait raison !
C’est alors qu’un veilleur armé d’une lampe puissante ouvrit la porte de la resserre qu’il inspecta soigneusement arpentant les étroits boyaux ménagés entre les meubles accumulés. Puis il repartit en grommelant, lançant à la cantonade qu’il avait pourtant bien cru entendre parler.
L’alerte avait rompu le charme, les heures de l’aube étaient proches ; tout se tut...
Ce fut la sixième nuit !

°°°°°°°°°°°°°°°°°
Vint le jour redouté de la vente. Une pluie soutenue ramenait dans l’atmosphère une humidité bien venue qui gonflait les assemblages, bloquait les tenons dans leurs mortaises et durcissait les glissières des tiroirs

°°°°°°°°°°°°°°°°°

L’Armoire partit de suite. Ironie du sort, ce fut la nouvelle propriétaire du Manoir d’Augeville qui s’en porta acquéreur. Elle trouva qu’elle ferait bien dans son salon, poncée à cœur et revêtue de deux couches de vernis acrylique !
Le Lit, tout nu, se vit attribué à une veuve modeste qui se refusait à dormir désormais dans la couche de feu son mari qui la battait fort après boire !
Le Matelas et le Sommier, comme prévu, furent jetés en “Envers” !
Le Lit Louis XV séduisit une marchande de biens, artificiellement blonde et fortement liftée qui décida de le mettre en son boudoir personnel et intime en attendant une juteuse revente.
Ce fut un acteur ventru et renommé qui passait par hasard qui fit l’acquisition du Pot. Il alla découvrir au sein d’une collection célèbre et de mauvais goût qu’il n’était pas seul au monde et que certains, bien plus que lui, avaient le mauvais œil !!!
Veuve d’un occupant qu’elle avait hébergé plus d’un siècle, la Table de nuit, mélancolique, amusa un jeune couple peu argenté qui l’installa dans son séjour, transformée en bar après trois couches de couleur laquée blanche. Sous la tension du film de peinture, elle perdit toute aptitude à s’exprimer.
Repeinte, elle aussi, la Bibliothèque hérita d’une maîtresse de douze ans qui la fit crouler sous les œuvres de la comtesse de Ségur et de Zénaïde Fleuriot pigmentées par les aventures de Sir Jerry publiées dans la collection de la Semaine de Suzette, offertes par sa Grand-Mère.
En ce siècle de foi perdue, le Prie-Dieu, vexé, ne trouva pas preneur. Nostalgique, il attend toujours dans la resserre du Garde-meubles. Il y côtoie, regroupés près de lui, le Cornet acoustique dont personne ne devine l’usage, la Glace qui ne trouve pas de cheminée à garnir, la Chaise Louis Xlll, la Bergère, le Porte-revue. Toujours là aussi, indignée de n’avoir séduit aucun amateur, la Bonnetière, hautaine !
Dans l’Armoire personne n’a encore déniché les Chaussures en sursis !
°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°°
Les meubles de Madame de Villers qu’un cancer a ravie à l’affection des siens, le temps décent des chagrins passé, viennent d’arriver au Garde-meubles !
°°°°°°°°°°°°°
Le premier soir, la lune se montra vers minuit et une voix dit, hésitante :
- Où sommes-nous ; y-a-t-il quelqu’un ?”
Les Anciens attendaient un peu avant de répondre ; c’est bien normal de vouloir savoir à qui on a à faire...
C’était la première nuit !
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